La marée blanche face à la marée noire

Il y a 10 ans, la marée noire du Prestige causait la mort de milliers d’oiseaux et la disparition de plusieurs espèces sur la côte galicienne. Une catastrophe écologique dont les effets auraient été beaucoup plus dévastateurs sans l’action bénévole de plus de 300 000 personnes décidées à s’attaquer au chapapote (goudron) avec tout ce qu’ils avaient : leur volonté.

Mardi 19 novembre 2002, 8h00, le Prestige coule à 250 km au large de Fisterra avec 65 000 tonnes de pétrole encore à l’intérieur. Une immense tâche noire couvre la côte du parc naturel des îles Cies jusqu’au Sud de la Bretagne, en France. Point de départ de ce qui sera la plus grande catastrophe écologique de l’histoire de l’Espagne.

Dans les villes côtières comme Muxía, épicentre de la catastrophe, la vie a été teinte en noire. Pendant des semaines, la mer n’arrêtait pas de régurgiter cette masse foncée et visqueuse, d’où émanait une forte odeur de gaz.

Des milliers de volontaires venus du monde entier ont commencé à arriver en Galice dans les jours suivant la catastrophe. Une marée humaine pour combattre une autre marée. Ils sont venus en bus. Certains juste pour le week-end. Ceux qui le pouvaient restaient plus longtemps, jusqu’à plusieurs mois.

Fernando Mariscal était l’un de ces bénévoles. Avec une vingtaine de volontaires, il a parcouru plus de 1 100 km entre Los Barrios (Cádiz) et Muxía jusqu’à deux fois au cours des mois qui ont suivi le naufrage. « C’était dur, mais si je ne l’avait pas fait, j’aurais toujours eu ce sentiment de frustration ». Fernando était alors âgé de 36 ans et il travaillait comme technicien de l’environnement de la mairie de Los Barrios. Ce n’est qu’après son arrivée à Muxía, équipé des outils et combinaisons que fournissaient les entreprises locales, que Fernando a compris l’ampleur de la tragédie : « J’ai ressenti une immense désolation. »

Sans se décourager pour autant, ils se sont mis immédiatement au travail. Ils sont revenus sur la plage “Neniña”, à 20 kilomètres de Muxía. Les mauvaises conditions metéorologiques et la côte accidentée rendaient le travail difficile. « Nous avons même dû construire un chemin d’accès avec une pelle mécanique que nous avions apporté. »

Pendant dix jours, Fernando et ses collègues ont travaillé en étroite collaboration avec des centaines de bénévoles pour collecter plus de 90 tonnes de goudron. C’était une réaction populaire « qui a changé l’histoire des catastrophes environnementales », explique l’écrivain Manuel Rivas . C’était un acte de «solidarité» et de«camaraderie», ajoute Fernando.

Les conséquences pour la santé

Cette marée de bénévoles couvrait la zone, de plus de 700 plages de la mer Cantabrique, touchée par le chapapote. Plus de 300 000 personnes ont participé à la chaîne humaine qui a arraché le goudron des rochers. 90 566 tonnes de sable et de carburant ont été retirés des côtes cantabriques cette année-là. En mer, quelque 50 000 m² de pétrole ont été recueillis par des pêcheurs et des équipes anti-pollution. L’exposition au goudron a entrainé des problèmes de santé pour des milliers de bénévoles. « Certains ont dû être traités dans les Unités de Soins Inténsifs », explique Fernando.

En 2010, une étude menée par l’American College of Physicians a affirmé que les conséquences de cette marée noire ont été une augmentation du taux de maladies génétiques chez les personnes exposées au combustible.

Ces données ont été corroborées par une étude de l’Université de la Corogne (UDC), selon laquelle une exposition prolongée au pétrole du Prestige pouvait causer des maladies génétiques pendant deux ans ou plus, et augmenter la probabilité de cancer.

Sept ans plus tard, le danger est entièrement résolu. « Les gens exposés au combustible n’ont pas de dommages génétiques », explique l’un des chercheurs de l’étude , le professeur de psychobiologie de l’UDC, Blanca Laffon.

Les dommages sur l’environnement

Bien qu’il n’y ait plus aucune trace visible de la marée noire, personne à Muxía n’oublie la catastrophe. Le déversement de pétrole a touché 25 zones d’habitat protégé, entraînant la disparition d’une bonne partie de la faune locale. Une population de 110 000 oiseaux morts a complètement disparu dans les mois qui ont suivi la catastrophe, ainsi que d’autres espèces comme la langoustine.

Jusqu’à présent, aucun rapport officiel sur les impacts environnementaux à long terme n’a été fait. Mais il suffit de parcourir la région pour voir comment la plupart des banques conchylicoles de la Costa da Morte, comme à Pindo ou à Fisterra, n’ont pas encore été récupérés.

La production de moules a subi entre 2003 et 2010 des pertes estimées à 45 millions d’euros, tandis que la pêche côtière dans la région n’a pas récupéré les chiffres de 2001.

Une décennie après le naufrage, le Prestige reste encore un danger potentiel pour la côte galicienne. En 2004, le gouvernement espagnol a été contraint de lancer une opération coûteuse pour sceller la structure du pétrolier, qui gît toujours à 3 800 mètres de profondeur, en deux parties.

Malgré ces efforts, il reste encore du goudron qui continue à s’échapper de l’épave aujourd’hui. Il reste environ 400 tonnes de carburant à l’avant et 700 à l’arrière, selon le dernier rapport de la compagnie pétrolière Repsol-YPF.

Este artículo ha sido publicado en Journal Europa